Fatigue compassionnelle : non, les psys ne passent pas la journée « assis à bavarder »
« Vous, les psys, vous passez la journée assis confortablement à bavarder. C’est pas fatigant. » Cette phrase, vous l’avez sans doute déjà entendue, à un repas de famille, dans la bouche d’un proche ou même d’un patient. Elle repose sur un mythe très répandu : écouter ne serait pas un vrai travail.
La recherche raconte tout autre chose. La fatigue compassionnelle, le nom scientifique de ce que l’écoute empathique coûte au corps, est documentée depuis plus de trente ans. Et les chiffres sont lourds : dans leur livre Burnout (2019), Emily et Amelia Nagoski rapportent que l’épuisement touche jusqu’à 52 % des professionnels de santé.
Le plus pernicieux, avec ce mythe, se joue le soir, quand vous rentrez chez vous. Vous avez enchaîné les consultations, vous êtes vidé, et une petite voix murmure : « Je n’ai pourtant rien fait de fatigant aujourd’hui. » Ce mythe abîme deux fois. Une première fois quand il sort de la bouche des autres. Une seconde fois, plus sournoise, quand vous le retournez contre vous-même.
Si vous exercez un métier de l’aide, que vous soyez psychologue, thérapeute, coach ou soignant, cette petite voix a une explication précise. Votre formation vous a appris à repérer l’épuisement chez les autres. Personne ne vous a montré comment le reconnaître chez vous. Carla Joinson, l’infirmière américaine qui a inventé le terme « fatigue compassionnelle » en 1992, écrivait déjà qu’elle est presque impossible à voir venir sans apprendre spécifiquement à la repérer chez soi.
Dans cet article, je reprends ce mythe point par point, preuves à l’appui : ce que l’écoute fait réellement à votre corps, pourquoi cette fatigue reste invisible même à vos propres yeux, et cinq gestes simples pour aider votre biologie à se décharger entre deux rendez-vous.
🎧 Écouter l’épisode
Épisode 02 : La fatigue d’écoute des psys, ce que votre corps encaisse vraiment quand vous écoutez toute la journée.
Disponible sur Spotify, Apple Podcasts, Deezer et toutes les plateformes d’écoute.
Le mythe : « vous passez la journée assis à bavarder »
Posons-le à plat, ce mythe, pour bien voir ce qu’il affirme. Un bon professionnel de l’aide ne se fatiguerait pas en écoutant. Rester dans un fauteuil, hocher la tête, poser quelques questions : rien à voir avec un « vrai » travail. Celui qui écoute toute la journée n’aurait donc aucune raison légitime d’être épuisé le soir.
Ce mythe, je l’ai reçu en pleine figure un dimanche après-midi, chez une amie. Un café, un gâteau, nos enfants qui jouaient dans la pièce d’à côté. Je sortais d’une semaine où j’avais cumulé, comme depuis dix ans à l’époque, mon temps plein à l’université et mon cabinet de psychologue, avec les préparations le soir et le week-end. Elle le savait.
Et pourtant, entre deux gorgées, elle m’a lancé : « Vous, les psys, vous pouvez bien bosser jusqu’à 75 ans. Vous passez la journée assis confortablement à bavarder. »
Je me suis contractée sur ma chaise. D’abord vexée, puis mal jugée, et le mot juste est arrivé plus tard : invisibilisée. Elle traversait une période très difficile dans son entreprise et avait besoin de vider son sac. Alors j’ai fait ce qu’on attend d’une psy. J’ai mis mes émotions de côté, j’ai écouté, j’ai validé ce qu’elle vivait.
L’ironie m’a sauté aux yeux le soir même : j’étais épuisée de ma semaine, et je venais d’offrir une écoute pleinement engagée à quelqu’un qui m’expliquait que mon métier ne fatiguait pas.
L’épisode audio vous emmène dans cette conversation minute par minute – avec les nuances et les émotions que l’écrit ne peut pas restituer.
Ce que la science dit vraiment de la fatigue d’écoute
Maintenant que le mythe est posé, regardons les données. Elles viennent du travail social, des soins infirmiers, de la psychiatrie et des neurosciences. Toutes convergent vers la même conclusion : écouter la souffrance active une biologie coûteuse, mesurable, et qui s’imprime dans l’organisme.
La fatigue compassionnelle laisse des marqueurs dans le corps
Beverly Kyer est une travailleuse sociale américaine qui a passé trente-cinq ans dans les services sociaux et la protection de l’enfance, au contact d’histoires parmi les plus lourdes qui existent. Son corps a fini par dire stop : deux défaillances cardiaques, que son médecin a reliées au syndrome du cœur brisé, ces atteintes du cœur qui surviennent après un choc émotionnel.
Dans Surviving Compassion Fatigue (2016), elle écrit qu’elle avait oublié de compter ce que ce travail lui coûtait. Trente-cinq ans à prendre soin des autres sans jamais prendre soin d’elle : la facture est arrivée d’un coup.
Vidette Todaro-Franceschi, infirmière devenue professeure à New York, a publié en 2013 un manuel de référence pour les soignants. Elle y liste noir sur blanc les signes corporels documentés de la fatigue compassionnelle : fatigue qui ne part plus, sommeil déréglé, tachycardie, tension qui grimpe, troubles digestifs, douleurs musculaires, infections à répétition. Autant de signes qu’un médecin peut objectiver, et dont plusieurs recoupent ceux du stress post-traumatique.
| Ce que dit le mythe | Ce que montre la recherche |
|---|---|
| « Écouter, c’est rester assis, donc se reposer. » | Le cerveau de celui qui écoute joue une partition émotionnelle proche de celle de la personne qui souffre (Singer, 2004). |
| « La fatigue des psys est dans leur tête. » | Tachycardie, hypertension, troubles du sommeil et douleurs musculaires figurent parmi les signes documentés (Todaro-Franceschi, 2013). |
| « Avec l’habitude, on ne se fatigue plus. » | Après trente-cinq ans de métier, Beverly Kyer a subi deux défaillances cardiaques reliées à sa fatigue compassionnelle (Kyer, 2016). |
| « Si c’était grave, ça se verrait. » | Cette fatigue est presque impossible à voir venir sans apprendre à la repérer chez soi (Joinson, 1992). |
La métaphore du lion : un cycle de stress qui ne se termine jamais
Pour comprendre pourquoi votre corps encaisse autant, j’emprunte aux sœurs Nagoski une image que je trouve très parlante. Imaginez : vous marchez dans la savane, et un lion surgit à dix mètres. En moins d’une seconde, votre cerveau déclenche une cascade biologique de stress. Le cœur accélère, les pupilles se dilatent, le sang afflue dans les jambes.
Vous courez, vous trouvez un refuge, vous tremblez un bon coup, et votre corps redescend progressivement. Le cycle de stress s’est complété. Le lion est mort à l’intérieur de vous.
C’est la thèse centrale de leur livre Burnout (2019) : la réponse de stress est un cycle biologique, avec un début, un milieu et une fin. Le problème survient quand ce cycle reste bloqué à mi-course, parce que la décharge physique n’a jamais lieu.
Transposez maintenant dans votre cabinet. Face à vous, à la place du lion, une personne qui souffre. Votre cerveau ne fait pas la différence : la détresse d’autrui est un signal de menace, et la même cascade démarre. Sauf que vous ne pouvez pas courir, pas davantage pleurer ou trembler. Vous restez assis, vous écoutez, et vous contenez ce qui monte.
Puis le patient suivant entre, et un nouveau lion s’installe sur le canapé, au-dessus du précédent. En fin de journée, vous portez une savane entière de lions encore vivants. Voilà ce que le mythe du travail « reposant » refuse de voir : votre biologie, elle, n’a pas reçu le mémo.
Neurones miroirs et inflammation : la confirmation des neurosciences
Cette image a des fondements mesurés. Dans les années 1990, l’équipe italienne de Giacomo Rizzolatti a découvert les neurones miroirs, ces neurones qui s’activent aussi bien quand vous faites un geste que quand vous regardez quelqu’un le faire. Votre cerveau rejoue en sourdine ce qu’il voit faire.
La chercheuse en neurosciences Tania Singer est allée plus loin dans une étude publiée dans la revue Science en 2004 : observer la douleur d’un proche active, chez celui qui regarde, la composante émotionnelle du circuit de la douleur. Vous ne sentez pas la piqûre, mais votre cerveau, lui, vit la scène de l’intérieur. Écouter un patient qui souffre n’a donc rien de neutre : séance après séance, une partition très proche de la sienne se joue en vous.
Edward Bullmore, psychiatre qui enseigne à Cambridge, ajoute un étage à cette explication dans The Inflamed Mind (2018). Le stress répété, et l’écoute de la souffrance en fait partie, déclenche une inflammation dans le corps, comparable à celle d’un organisme qui couve quelque chose. Elle ne reste pas dans son coin : elle finit par toucher le cerveau et peser sur l’humeur.
Une expérience citée dans son livre le montre de façon frappante. On déclenche une petite inflammation chez des personnes en bonne santé, avec un vaccin, et plus elle monte, plus leur humeur baisse dans les jours qui suivent (Harrison et collègues, 2009).
Cette lourdeur de fin de journée, cette impression d’être un peu patraque sans raison apparente, porte donc un nom, la fatigue compassionnelle, et une explication biologique sérieuse. Votre corps traverse un processus tout à fait normal, dans des conditions qui ne lui laissent jamais le temps de souffler.
Pourquoi la fatigue compassionnelle reste invisible
Si les preuves sont si solides, pourquoi ce mythe circule-t-il encore, y compris dans nos propres têtes ? La première raison tient à la formation. Vous avez passé des années à apprendre à observer l’autre : ses mots, sa posture, ses signaux faibles. Personne ne vous a entraîné à tourner ce regard vers vous-même. Joinson le notait dès 1992 : sans apprentissage spécifique, cette fatigue passe sous le radar, même chez les professionnels les plus aguerris.
La deuxième raison est culturelle, et les sœurs Nagoski la nomment avec une clarté rare. En s’appuyant sur les travaux de la philosophe Kate Manne, elles décrivent une société qui range les gens en deux catégories : ceux à qui on reconnaît le droit d’exister pour eux-mêmes, et ceux dont on attend qu’ils se donnent aux autres en permanence.
Le jour où vous avez choisi un métier de l’aide, vous avez été rangé dans la seconde. Encore davantage si vous êtes une femme. Les Nagoski le formulent sans détour : si on cherchait à fabriquer un système pour épuiser la moitié de la population, on ne ferait pas mieux.
La troisième raison est la plus intime : à force de l’entendre, on finit par y croire. Même moi, avec presque vingt ans de métier, je me surprends encore à culpabiliser quand je me sens lessivée avant le dernier patient de la journée. Un mythe capable de pénétrer jusque dans la tête des psys, au point qu’on se maltraite avec, mérite qu’on le démonte publiquement.
La fatigue d’écoute appartient d’ailleurs à une famille plus large : celle des habitudes invisibles qui vous vident sans faire de bruit. J’en ai recensé six dans un mémo gratuit.

Vous voulez repérer ce qui vous épuise à bas bruit ?
Mon mémo gratuit « 6 habitudes invisibles qui vous épuisent » passe en revue six habitudes auxquelles on ne pense jamais, la fatigue d’écoute en tête. Pour chacune : ce que dit la recherche et un ajustement concret à tester dès aujourd’hui. Une fiche claire, imprimable, à garder à côté de votre agenda.
Je télécharge le mémo gratuit →
https://fannyrederpsy.myflodesk.com/piegesinvisibles
Ce que ça change concrètement dans votre pratique
La bonne nouvelle : la fatigue compassionnelle se prévient
Les chercheurs ne se contentent pas de mesurer le problème, ils testent des solutions. Une équipe suédoise dirigée par Elin Frögéli a publié en 2016 un essai pilote randomisé mené auprès de 113 étudiantes et étudiants en soins infirmiers. L’idée : leur proposer un programme bref fondé sur l’ACT, la thérapie d’acceptation et d’engagement, avant l’entrée dans le métier.
Résultat, le groupe formé montrait une meilleure santé psychologique et moins de symptômes de stress que le groupe témoin, et l’effet tenait encore trois mois plus tard. Une étude pilote reste à confirmer sur de plus grands effectifs, mais le signal est net : on peut équiper les professionnels avant que la machine à épuisement ne démarre.
Debbie Sorensen, psychologue clinicienne spécialisée dans le burnout, défend la même direction dans ACT for Burnout (2024). Selon elle, l’ACT convient particulièrement bien à l’épuisement professionnel pour trois raisons : elle ne fait jamais de vous le problème et regarde d’abord votre contexte, elle vous reconnecte à ce qui compte pour vous, et elle transmet des compétences à pratiquer plutôt qu’une étiquette de patient. Si vous découvrez cette approche, j’ai écrit un guide complet pour comprendre la thérapie ACT.
Cinq gestes pour compléter le cycle entre deux patients
En attendant, vous pouvez aider votre corps dès cette semaine. Voici cinq gestes issus des travaux des Nagoski et du protocole d’auto-soin de Beverly Kyer. Aucun ne demande de matériel ni davantage que quelques minutes, et chacun donne à votre biologie ce qu’elle attend depuis la première consultation du matin : une occasion de se décharger.
| Le geste | En pratique, entre deux rendez-vous | Ce que ça débloque |
|---|---|---|
| 1. Bouger | Trente secondes de mouvement : un escalier monté puis descendu, quinze flexions derrière la porte, une marche rapide jusqu’au bout du couloir. | Le mouvement que votre corps préparait face au « lion » trouve enfin sa sortie. |
| 2. Respirer | Inspirez par le nez en comptant jusqu’à trois, expirez par la bouche en comptant jusqu’à six. Quatre fois de suite. | L’expiration allongée active le système parasympathique, qui ralentit le cœur. |
| 3. Vous connecter | Un message vocal de trente secondes à un collègue de confiance après une séance difficile. | Le contact humain est l’un des signaux de sécurité les plus forts pour votre biologie. |
| 4. Laisser sortir | Pleurer si ça vient, rire à une bêtise, écrire trois lignes dans un carnet, écouter une chanson qui vous touche. | L’émotion invitée pendant la séance passe son chemin, au lieu d’être stockée. |
| 5. Reformuler | Remplacez « je suis nul d’être fatigué » par « j’ai la pensée que je suis nul d’être fatigué ». | La défusion cognitive redonne à la pensée son statut de simple pensée. |
Le cinquième geste est mon préféré, parce qu’il vient tout droit de l’ACT. Ce petit pas de côté s’appelle la défusion cognitive : la pensée culpabilisante perd de son emprise, et vous redevenez la personne qui la remarque. Un conseil pour finir : ne testez pas les cinq gestes d’un coup. Choisissez celui qui vous parle le plus, installez-le dans votre semaine, puis ajoutez le suivant. La régularité compte bien davantage que la perfection.
Ces micro-décharges fonctionnent encore mieux dans un emploi du temps qui ménage de vraies respirations. Si vos journées n’en comportent aucune, mon article sur comment trouver du temps pour soi sans culpabilité peut vous aider à en créer, et celui sur comment fixer des limites sans culpabilité à les protéger.
La permission que personne ne vous donne
Avant de conclure, je voudrais poser ici, en tant que psychologue, une permission explicite que nos métiers attendent souvent en vain. Vous avez le droit d’être épuisé après une journée d’écoute. Vous avez le droit de fermer la porte, de mettre votre téléphone en silencieux, de protéger votre énergie.
Et vous avez le droit de ne pas vous juger d’être touché par ce que vous entendez : si la souffrance des autres vous laissait indifférent, vous ne pourriez pas faire ce métier correctement.
Sorensen cite dans son livre une phrase du poète David Whyte que je garde précieusement : « L’antidote à l’épuisement, ce n’est pas forcément le repos. L’antidote à l’épuisement, c’est de s’engager de tout son cœur. » Ma lecture : arrêter le combat intérieur qui vous épuise en plus du travail, et vous accueillir, vous, comme vous accueillez vos patients. Votre fatigue est le prix d’une présence réelle, et c’est OK de la ressentir pleinement.
Ce que je retiens, et ce que je vous souhaite
Si vous ne deviez garder que trois choses de cet article, ce seraient celles-là :
- Le mythe du psy « assis à bavarder » est mesurablement faux : la fatigue compassionnelle laisse des marqueurs corporels qu’un médecin peut objectiver.
- Écouter quelqu’un souffrir déclenche chez vous une vraie cascade biologique, et cette cascade a besoin de se décharger pour se terminer.
- La solution tient dans de petits gestes fréquents, plusieurs fois par jour, plutôt que dans le grand repos qui ne vient jamais.
La prochaine fois que quelqu’un vous sortira cette phrase, à un dîner ou dans votre salle d’attente, vous saurez ce qu’elle vaut. Vous pourrez défendre votre position tranquillement, données à l’appui. Et surtout, le soir, quand vous rentrerez vidé d’une journée d’écoute, j’espère que vous vous accorderez ce que vous offrez à vos patients depuis toujours : de la considération pour ce que vous traversez.
Prolonger ces réflexions chaque lundi
La newsletter « 3, 2, 1, ACTion ! » vous propose chaque lundi un regard clinique et humain sur votre pratique : une histoire vécue, des outils ACT concrets et deux recommandations. En moins de cinq minutes de lecture.
Je rejoins la newsletter 3, 2, 1, ACTion ! →
https://fannyrederpsy.myflodesk.com/newsletter-c
Vos questions sur la fatigue compassionnelle
Qu’est-ce que la fatigue compassionnelle ?
La fatigue compassionnelle désigne l’épuisement physique et émotionnel qui touche les professionnels exposés de façon répétée à la souffrance d’autrui : psychologues, thérapeutes, soignants, travailleurs sociaux, coachs. Le terme a été employé pour la première fois par l’infirmière Carla Joinson en 1992. Elle se manifeste par des signes corporels mesurables (fatigue persistante, troubles du sommeil, tachycardie, tension artérielle élevée) et par une usure émotionnelle qui s’installe à bas bruit, souvent sans que le professionnel la voie venir.
Quelle est la différence entre fatigue compassionnelle et burnout ?
Vidette Todaro-Franceschi (2013) distingue les deux : la fatigue compassionnelle naît de la relation d’aide elle-même, de l’exposition répétée à la souffrance des personnes accompagnées, tandis que le burnout renvoie à un épuisement plus global lié aux conditions de travail (charge, reconnaissance, organisation). Les deux peuvent coexister chez un même professionnel, et plusieurs signes corporels se recoupent. Repérer lequel domine aide à choisir les bons leviers d’action.
Pourquoi écouter toute la journée est-il si fatigant ?
Parce que l’écoute empathique active une biologie coûteuse. Les travaux sur les neurones miroirs (Rizzolatti, années 1990) et l’étude de Tania Singer publiée dans Science en 2004 montrent que le cerveau de celui qui écoute active la composante émotionnelle du circuit de la douleur face à la souffrance d’autrui. S’y ajoute une cascade de stress impossible à décharger en séance : on ne court pas et on ne tremble pas face à un patient. Cette activation répétée, sans décharge, produit une fatigue bien réelle en fin de journée.
Quels sont les signes corporels de la fatigue compassionnelle ?
Le manuel de Vidette Todaro-Franceschi (2013) liste notamment : fatigue chronique qui ne cède pas au repos, troubles du sommeil, tachycardie, hypertension, troubles digestifs, douleurs musculaires et infections plus fréquentes. Plusieurs de ces signes recoupent ceux du stress post-traumatique. Si vous en reconnaissez plusieurs chez vous de façon durable, parlez-en à votre médecin et à un pair de confiance : ces signaux méritent d’être pris au sérieux.
Comment récupérer entre deux séances quand on est psychologue ou thérapeute ?
En aidant le corps à compléter son cycle de stress plusieurs fois par jour, grâce à de courtes décharges : trente secondes de mouvement, quatre respirations en trois temps d’inspiration et six d’expiration, un message vocal à un collègue, quelques lignes écrites, ou une reformulation de défusion cognitive (« j’ai la pensée que… »). Ces gestes, inspirés des travaux des sœurs Nagoski (2019) et de Beverly Kyer (2016), sont plus efficaces répétés dans la journée qu’un long repos hebdomadaire.
Peut-on prévenir la fatigue compassionnelle avec la thérapie ACT ?
Les premiers résultats sont encourageants. L’essai pilote randomisé de Frögéli et ses collègues (2016), mené auprès de 113 étudiants en soins infirmiers, montre qu’un programme ACT bref améliore la santé psychologique et réduit les symptômes de stress, avec un effet encore présent trois mois après. Debbie Sorensen (2024) souligne que l’ACT regarde d’abord le contexte, reconnecte à ce qui compte et transmet des compétences concrètes : trois atouts adaptés à la prévention de l’épuisement des professionnels de l’aide.
Ressources et références
Les livres cités dans l’épisode
- BULLMORE Edward. The Inflamed Mind : A Radical New Approach to Depression. Short Books / Picador, 2018.
- KYER Beverly D. Surviving Compassion Fatigue : Help for Those Who Help Others. Gatekeeper Press, 2016.
- MANNE Kate. Down Girl : The Logic of Misogyny. Oxford University Press, 2018. Traduction française : Down Girl, la logique de la misogynie, La Découverte, 2020.
- NAGOSKI Emily & NAGOSKI Amelia. Burnout : The Secret to Unlocking the Stress Cycle. Ballantine Books, 2019.
- SORENSEN Debbie. ACT for Burnout : Recharge, Reconnect, and Transform Burnout with Acceptance and Commitment Therapy. Jessica Kingsley Publishers, 2024.
- TODARO-FRANCESCHI Vidette. Compassion Fatigue and Burnout in Nursing : Enhancing Professional Quality of Life. Springer Publishing Company, 2013.
- WHYTE David. Crossing the Unknown Sea : Work as a Pilgrimage of Identity. Riverhead Books, 2001. Cité par Sorensen (2024).
Les références scientifiques citées
- FRÖGÉLI Elin, DJORDJEVIC Ana, RUDMAN Ann, LIVHEIM Fredrik & GUSTAVSSON Petter. A randomized controlled pilot trial of Acceptance and Commitment Training for preventing stress-related ill health among future nurses. Anxiety, Stress, & Coping, 29(2), 2016, p. 202-218.
- HARRISON Neil A. et collègues. Inflammation causes mood changes through alterations in subgenual cingulate activity and mesolimbic connectivity. 2009. Étude IRMf citée par Bullmore (2018).
- JOINSON Carla. Coping with compassion fatigue. Nursing, 22(4), 1992, p. 116-121.
- RIZZOLATTI Giacomo, FADIGA Luciano, GALLESE Vittorio & FOGASSI Leonardo. Premotor cortex and the recognition of motor actions. Cognitive Brain Research, 3, 1996, p. 131-141.
- SINGER Tania et collègues. Empathy for pain involves the affective but not sensory components of pain. Science, 303(5661), 2004, p. 1157-1162.
Pour aller plus loin sur ce site
- Le mémo gratuit « 6 habitudes invisibles qui vous épuisent » : je le télécharge.
- Tous les épisodes du podcast Les APÉROS Psycho : la page du podcast.
- L’espace dédié aux professionnels de l’accompagnement : ressources et formations pour les pros.
- Quiz, guides et exercices à télécharger : les ressources gratuites.
Sources externes
- Association for Contextual Behavioral Science (ACBS) : www.contextualscience.org.
- Les études citées (Singer 2004, Frögéli 2016) sur PubMed : www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed.
- L’INRS sur les risques psychosociaux au travail : www.inrs.fr.
Fanny Reder
Psychologue clinicienne en libéral depuis 2011, ancienne maître de conférences (10 ans), spécialisée en ACT (Acceptance and Commitment Therapy) et en prévention des risques psychosociaux. Elle anime Les APÉROS Psycho, le podcast et l’espace de formation dédiés aux professionnels de l’accompagnement francophones. Son objectif : allier rigueur scientifique, pragmatisme et authenticité pour aider les soignants, psys, thérapeutes et coachs à ne pas s’épuiser à force de soutenir les autres.
Toutes ses ressources et formations pour les professionnels de l’accompagnement : fannyreder.fr/pour-les-pros
