Prendre soin de soi quand on est thérapeute : ce que votre état change vraiment pour vos patients

Cinq à neuf pour cent. C’est le poids de votre personne dans ce que deviennent vos patients ou vos clients, selon trente ans de recherche sur les effets-thérapeute. La méthode que vous avez mis des années à maîtriser, TCC, ACT ou EMDR, pèse à peu près zéro. Alors si une petite voix vous souffle que prendre soin de soi serait égoïste, cet article risque de la bousculer.

Vous la connaissez, cette voix. Elle murmure que fermer une demi-journée de rendez-vous reviendrait à voler du temps à vos patients. Qu’un vrai professionnel se met en dernier, et qu’il se reposera à la retraite. Elle circule en formation, chez les collègues, et certains jours dans votre propre tête.

Chez vous, les psys, les thérapeutes, les coachs ou les soignants, cette croyance trouve un terrain idéal. Vous avez choisi ce métier pour les autres, et vous savez repérer l’épuisement chez ceux que vous accompagnez bien avant de le voir chez vous. Prendre soin de soi devient alors le dernier point d’une liste qui n’en finit pas.

Dans cet article, je vous montre d’où vient ce chiffre, pourquoi le mythe du soin de soi égoïste tient si bien malgré les données, et comment poser dès cette semaine un premier geste pour prendre soin de vous sans trahir votre conscience professionnelle. Avec, en prime, une image toute simple pour repérer où vous en êtes : celle du voyant de réserve.

🎧 Écouter l’épisode

Épisode 06 : « Prendre soin de soi, c’est égoïste » : ce que votre état change vraiment pour vos patients.

Disponible sur Spotify, Apple Podcasts, Deezer et toutes les plateformes d’écoute.

Le mythe : prendre soin de soi passerait toujours après vos patients

La croyance se formule à peine, tant elle paraît évidente : en me mettant en dernier, j’offre le meilleur de moi à ceux que j’accompagne. Elle a l’air presque déontologique. Et je sais d’expérience à quel point elle coûte cher.

Août 2018. Officiellement, je suis en vacances en famille. En réalité, chaque soir, une fois les enfants couchés, je m’installe au salon devant un tableau Excel et je ressaisis à la main, parfois jusqu’à deux heures du matin, plus de 300 questionnaires d’une enquête sur la prévention des risques psychosociaux. Mon mari me dit que je ne suis plus vraiment là. Il a raison, je le sais, et je continue quand même.

Quelques mois plus tard, mon médecin me propose un arrêt de travail. Je refuse, deux fois. La pensée qui gagne tient en une phrase : « Je ne peux pas faire ça aux étudiants. » J’étais alors maître de conférences, presque seule à faire tourner un master. Sans moi, ni jury ni soutenances. J’ai tenu jusqu’en juillet 2019, jusqu’au malaise. J’ai fini par accepter l’arrêt pour burnout, quatre mois après sa première proposition.

L’épisode audio vous emmène dans cette histoire minute par minute – avec les nuances et les émotions que l’écrit ne peut pas restituer.

Ce que trente ans de recherche disent des effets-thérapeute

John Norcross est un psychologue américain qui travaille sur une seule question : qu’est-ce qui fait qu’une psychothérapie fonctionne. Des dizaines de méta-analyses portent sa signature ; accessoirement, il a présidé la division psychothérapie de l’APA, l’association américaine des psychologues. En 2018, il publie avec Gary VandenBos Leaving It at the Office, un livre entier consacré à la façon dont un thérapeute prend soin de lui, dont le premier chapitre fait le bilan de trente ans de travaux sur les effets-thérapeute.

Les effets-thérapeute, c’est la part des résultats d’une thérapie qui s’explique par la personne du thérapeute : qui vous êtes dans la pièce ce jour-là, quelle que soit votre technique. Les études convergent : votre personne pèse pour 5 à 9 % de ce que deviennent vos patients, votre méthode environ zéro, et la qualité de la relation ajoute autour de 12 % (Norcross et Lambert, 2018).

ÉtudeCe qui a été observé
Crits-Christoph et al. (1991), Psychotherapy ResearchMéta-analyse fondatrice sur le sujet.
Wampold et Brown (2005), JCCPPlus de 6 000 patients et 581 thérapeutes suivis aux États-Unis.
Saxon et Barkham (2012), JCCPPrès de 11 000 patients et 119 thérapeutes suivis au Royaume-Uni.
Wampold et Imel (2015), The Great Psychotherapy DebateSynthèse : la personne pèse 5 à 9 %, la méthode à peu près 0 %.
Les études derrière le chiffre (synthèse : Norcross et VandenBos, 2018)

Faites l’addition : votre personne et la qualité de la relation dépassent ensemble les 17 %. Or l’épuisement abîme précisément ces deux ingrédients. Norcross en tire une phrase que je vous traduis : sans prendre soin de nous, non seulement nous aidons moins bien, mais nous ne pouvons plus prévenir le mal que nous pourrions faire. Prévenir le mal. C’est un cran au-dessus d’aider un peu moins bien.

Le voyant de réserve : une image pour sentir ce qui s’use

Vous roulez, le voyant orange s’allume. Vous pouvez rentrer sur la réserve, mais chaque kilomètre au-delà du voyant consomme plus que les précédents. La voiture avance, avec un coût invisible sur le moment.

Transposez à une journée de consultations. Le voyant, c’est ce moment où la qualité de votre présence change de nature sans que personne ne le remarque : ni le patient, ni vos collègues, ni même vous, parce que vous tenez encore. La réserve existe pour les vraies urgences. Y vivre en permanence, c’est une panne qui n’a simplement pas encore eu lieu.

Trois situations qui indiquent que votre voyant est allumé

Concrètement, ce voyant prend des formes très ordinaires :

  • Ce jour où vous espérez, un peu honteux, que le dernier patient annule.
  • Cette décision pour vous que vous repoussez depuis quinze jours sans très bien savoir pourquoi.
  • Ces soirs où vous rentrez et où il ne reste plus rien, ni pour vos proches, ni pour vous.

Si deux de ces situations vous parlent en ce moment, votre voyant est allumé. Prenez-le comme une information fiable : il vous renseigne au moment précis où vous pouvez encore choisir la station-service.

Pourquoi ce mythe persiste, alors que vos codes de déontologie disent l’inverse

Si cette croyance tient aussi bien, c’est d’abord parce qu’elle promet le meilleur de vous à vos patients, en faisant passer prendre soin de soi pour un caprice. Les données montrent le contraire ; trois angles morts la maintiennent pourtant en vie.

Le premier, ce sont les chiffres qu’on vient de voir : à mesure que vous vous épuisez, ce fameux « meilleur de vous-même » rétrécit, et la volonté n’y change pas grand-chose.

Le deuxième se cache dans nos propres textes de référence. Le code des psychologues américains (APA, 2010, section 2.06) demande noir sur blanc de rester attentif à l’effet de sa propre santé sur sa capacité à aider ses patients. Celui des conseillers américains (ACA, 2014) va plus loin et demande de s’engager activement dans des gestes de soin de soi. Norcross résume d’une formule que je vous traduis : prendre soin de soi est une responsabilité professionnelle à part entière. Et j’ajoute volontiers : au même titre que le secret professionnel.

Le troisième angle mort, c’est le temps. Tenir des années en se mettant en dernier reste possible, j’en suis la preuve. Sauf que remonter la pente après l’effondrement prend beaucoup plus longtemps que de l’éviter. La psychologue britannique Sarah Parry, qui a dirigé en 2017 un ouvrage collectif sur le soin de soi des cliniciens, rapporte une expression d’O’Donnell que je trouve très juste : la responsabilité compassionnelle, ou le courage d’agir en héros quand la personne à sauver, c’est vous.

Ce que ça change en pratique : prendre soin de soi en quatre gestes

Reste la vraie semaine de travail. Voici les quatre gestes de l’épisode, dans l’ordre où vous pouvez les poser.

  1. Repérez la pensée quand elle passe, sans la combattre. Quand « je ne peux pas annuler, mes patients comptent sur moi » vous traverse alors que vous êtes à bout, nommez-la pour vous : tiens, revoilà cette vieille idée. En ACT, ce pas de côté s’appelle la défusion ; pour découvrir l’approche, j’ai écrit un guide complet pour comprendre la thérapie ACT.
  2. Écoutez un signal laissé filer récemment. Un mal de tête en fin de journée, une impatience nouvelle avec un patient que vous appréciez, un sommeil qui ne répare plus. Choisissez le plus net et nommez-le, lui aussi, pour sortir du déni.
  3. Posez une seule micro-décision dans votre agenda de la semaine. Espacer deux rendez-vous d’un quart d’heure, bloquer un demi-après-midi, demander une supervision, reprendre le rendez-vous médical repoussé. Une décision écrite, dans une case précise du calendrier. Je détaille ailleurs trois étapes concrètes pour trouver du temps pour soi sans culpabilité.
  4. Accueillez la culpabilité, et faites quand même. Elle va monter, et c’est même bon signe : elle indique que vous quittez la vieille croyance. Mary Welford, psychologue britannique spécialiste de l’auto-compassion, défend une idée que je reprends volontiers : l’auto-compassion est la version exigeante du soin ; la paresseuse consiste à s’ignorer jusqu’à l’effondrement. Le même mécanisme se travaille quand il s’agit de dire non sans culpabilité.

Ces quatre gestes tiennent dans une semaine ordinaire. Pour un cadre qui vous accompagne jour après jour, culpabilité comprise, voici de quoi passer de la permission à l’action.

Couverture du guide Reprendre la main sur votre temps

Le défi de cet épisode : 5 jours pour libérer du temps pour vous, sans culpabilité

Cinq mini-étapes, une dizaine de minutes par jour : le point sur votre temps, vos vraies priorités, un vrai rendez-vous avec vous-même dans l’agenda, et un travail sur ce qui coince presque toujours, la culpabilité de prendre ce temps.

Je libère du temps pour moi →

https://fannyrederpsy.myflodesk.com/main-sur-temps

Ce que je retiens, sept ans après l’été des tableaux Excel

Si vous ne deviez garder que trois choses, ce seraient celles-là :

  1. Ce que vous donnez à ceux que vous accompagnez dépend pour 5 à 9 % de qui vous êtes dans la pièce. L’épuisement abîme précisément cela.
  2. Prendre soin de soi relève de la responsabilité professionnelle : vos codes éthiques le disent explicitement.
  3. Une seule micro-décision posée cette semaine dans votre agenda suffit pour commencer, et elle sert aussi vos patients ou vos clients.

Ce que j’ai envie de vous dire

Si votre voyant est allumé en ce moment, vous n’avez rien raté de votre métier. Vous appliquez une croyance transmise avec les meilleures intentions. La culpabilité qui monte quand vous commencez à prendre soin de vous est normale, et elle passe avec la pratique. Et c’est OK. Vous pouvez aimer profondément ce métier et fermer une demi-journée pour vous : les deux coexistent très bien.

La prochaine fois que le voyant s’allume, mettez le clignotant avant la panne. La station-service est plus proche que vous ne le croyez.

Prolonger ces réflexions chaque lundi

La newsletter « 3, 2, 1, ACTion ! » vous propose chaque lundi un regard clinique et humain sur votre pratique : une histoire vécue, des outils ACT concrets, deux recommandations. En moins de cinq minutes de lecture.

Je rejoins la newsletter 3, 2, 1, ACTion ! →

https://fannyrederpsy.myflodesk.com/newsletter-c

Vos questions sur le soin de soi quand on est professionnel de l’aide

Prendre soin de soi quand on est thérapeute, est-ce égoïste ?

Non, et la recherche le dit fermement. La personne du thérapeute pèse pour 5 à 9 % des résultats de ses patients, contre à peu près 0 % pour la méthode utilisée (Wampold et Imel, 2015 ; Norcross et VandenBos, 2018). Prendre soin de soi protège donc aussi les personnes accompagnées.

Qu’est-ce que les effets-thérapeute en psychothérapie ?

Les effets-thérapeute désignent la part des résultats d’une thérapie qui s’explique par la personne du thérapeute, quelle que soit sa technique. Les grandes études convergent vers 5 à 9 % de la variance des résultats (Crits-Christoph et al., 1991 ; Wampold et Brown, 2005 ; Saxon et Barkham, 2012), et la relation thérapeutique ajoute environ 12 % (Norcross et Lambert, 2018).

Que disent les codes de déontologie sur le soin de soi des praticiens ?

Le code des psychologues américains (APA, 2010, section 2.06) demande de rester attentif à l’effet de sa santé sur sa capacité à aider. Celui des conseillers américains (ACA, 2014) demande de s’engager activement dans des gestes de soin de soi. Ces textes en font une responsabilité professionnelle, loin d’une option de confort.

Qu’est-ce que la responsabilité compassionnelle ?

L’expression vient d’O’Donnell (2016), citée par Sarah Parry dans Effective Self-Care and Resilience in Clinical Practice (2017). Elle désigne le courage d’agir pour soi comme on agirait pour un patient en difficulté : repérer ses signaux d’alerte et poser des actes concrets, sans attendre que le corps tranche.

Comment prendre soin de soi quand on n’a pas le temps ?

Commencez par une seule micro-décision posée dans l’agenda de la semaine : espacer deux rendez-vous, bloquer un demi-après-midi, demander une supervision ou reprendre un rendez-vous médical repoussé. Une décision écrite dans une case précise du calendrier tient beaucoup mieux qu’une bonne intention.

Ressources et références

Les livres cités dans l’épisode

  • NORCROSS John C. & VANDENBOS Gary R. Leaving It at the Office : A Guide to Psychotherapist Self-Care (2e édition). The Guilford Press, 2018.
  • WAMPOLD Bruce E. & IMEL Zac E. The Great Psychotherapy Debate (2e édition). Routledge, 2015.
  • WELFORD Mary. The Power of Self-Compassion. New Harbinger, 2013.
  • PARRY Sarah (dir.). Effective Self-Care and Resilience in Clinical Practice. Jessica Kingsley Publishers, 2017.

Les références scientifiques citées

  • CRITS-CHRISTOPH Paul et al. Meta-analysis of Therapist Effects in Psychotherapy Outcome Studies. Psychotherapy Research, 1(2), 1991, p. 81-91.
  • WAMPOLD Bruce E. & BROWN George S. Estimating Variability in Outcomes Attributable to Therapists. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 73, 2005, p. 914-923.
  • SAXON David & BARKHAM Michael. Patterns of Therapist Variability. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 80(4), 2012, p. 535-546.
  • NORCROSS John C. & LAMBERT Michael J. Psychotherapy Relationships That Work III. Psychotherapy, 55(4), 2018, p. 303-315.
  • APA. Ethical Principles of Psychologists and Code of Conduct, section 2.06, 2010.
  • ACA. Code of Ethics (section sur le soin de soi du conseiller), 2014.
  • O’DONNELL (2016), « compassionate accountability », cité dans PARRY (dir.), 2017, préface, p. 13.

Pour aller plus loin sur ce site

Le défi « 5 jours pour libérer du temps pour vous, sans culpabilité » : je commence le défi.

Tous les épisodes du podcast Les APÉROS Psycho : la page du podcast.

L’espace dédié aux professionnels de l’accompagnement : ressources et formations pour les pros.

Quiz, guides et exercices à télécharger : les ressources gratuites.

Les articles liés sur le blog

Sources externes

Association for Contextual Behavioral Science (ACBS) : www.contextualscience.org.

Le code de déontologie de l’APA (section 2.06) : www.apa.org/ethics/code.

Les études citées sur PubMed : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov.

Fanny Reder

Psychologue clinicienne en libéral depuis 2011, ancienne maître de conférences (10 ans), spécialisée en ACT (Acceptance and Commitment Therapy) et en prévention des risques psychosociaux. Elle anime Les APÉROS Psycho, le podcast et l’espace de formation dédiés aux professionnels de l’accompagnement francophones. Son objectif : allier rigueur scientifique, pragmatisme et authenticité pour aider les soignants, psys, thérapeutes et coachs à ne pas s’épuiser à force de soutenir les autres.

Toutes ses ressources et formations pour les professionnels de l’accompagnement : fannyreder.fr/pour-les-pros

Publications similaires